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Marginalité et société
1- Position du problème
L'individu en société adopte généralement des comportements sociaux qui tendent à favoriser le conformisme, le maintien de la cohésion du groupe, au détriment du marginal, devenant rapidement un
bouc émissaire.
C'est là le propre de tout système vivant fermé, qui assure la pérennité de sa structure contre toute agression de l'environnement.
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Or, un strict maintien de l'organisation empêcherait toute évolution. Dans un univers en évolution, toute structure figée est morte. La mort fait partie du processus de vie. Elle permet aux
espèces d'apparaître, d'exister et de disparaître. La loi de la sélection naturelle permet aux organismes de devenir toujours plus aptes à survivre face à l'inconnu.
C'est là qu'intervient la marginalité comme moteur de l'évolution.
2- Pour résoudre le paradoxe
Il convient d'articuler deux modalités de l'existence, la seconde émergeant de la première.
# Un aspect structure fermée, assurant la permanence d'éléments invariants par rapport aux perturbations externes, centré sur deux domaines :
- la physiologie (systèmes nerveux reptilien et limbique),
- l'intellect (la pensée discursive) adossée au langage.
On va trouver là un premier fondement du conformisme et de l'exclusion du marginal.
Nota : Les niveaux sous-jacents [Energie - matière - atome - éléments organiques - organismes vivants - végétaux - animaux] ne changent rien à cette situation.
# Un deuxième aspect ouvert, donc auto adaptatif, assurant l'élaboration, la mémorisation et l'accumulation de nouvelles règles sanctionnées par les lois de la sélection (type darwinienne)
optimisant en permanence le comportement de l'organisme vivant considéré. Cet aspect pourra se réaliser dans des structures enveloppant les précédentes, dans un mouvement du déterminé vers la
liberté. Rôle du néo cortex. Là le conformisme est plus au niveau social.
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3- Part de la structure physiologique
Le cerveau reptilien et le cerveau limbique enregistrent des comportements automatiques, à partir des perceptions sensorielles, des émotions associées, sous le moteur du principe de plaisir. Il
en résulte des réactions d'agression ou de fuite, qui rejettent le nouveau, l'inconnu.
4- Part de la structure mentale
Elle se superpose à la précédente.
Le néo cortex réduit la représentation sensorielle (spatio-temporelle) en une structure simplifiée mais plus performante :
# de concepts unitaires et permanents, figés dans les mots du langage qui sont leurs symboles,
# d'une loi de causalité temporelle liée au caractère narratif du langage aussi bien qu'au processus de schématisme produit par l'entendement pour engendrer les concepts.
Le langage optimise les ressources de l'organisme en besoin d'informations, mais par sa réduction il impose une structure subjective devenue une « seconde nature » pour nous.
Cette « seconde nature » renforce la résistance au nouveau, au non répétitif, au non identique, au mouvant, au non expliqué, au non rationnel, à ce qui n'obéit pas à une loi universelle et
nécessaire.
Contradiction entre compréhension et extension !
5- Condition de l'évolution
Le décalage, d'une part entre la rationalité en quête d'unité et de causalité, et d'autre part la vie en quête de mouvement pour résoudre sans cesse des problèmes nouveaux, est responsable de
l'angoisse existentielle. Il y a là une notion d'effort contre une inertie, de lutte contre une résistance, ou plutôt d'articulation de structures autour d'un invariant.
La transgression est favorisée par l'angoisse (voir mélancolie et génie chez Aristote, Problème XXX) se fait dans la souffrance et l'effort, dans la dépense (expérience intérieure), comme dans le
monde physique l'organisation croissante (information structurée) s'échange contre de l'énergie (entropie).
Le pathos et l'artiste tragique chez Nietzsche
6- Part du néo cortex (troisième cerveau)
La conscience ouvre sur la durée. La mémoire donne accès à la temporalité. La réflexivité de la conscience rend possible une projection hors de soi, dans l'espace, dans le temps et dans
l'imaginaire, et sur l'altérité.
La voie est ouverte vers des concepts plus puissants permettant de penser la condition humaine et la société. C'est nécessaire pour s'arracher aux déterminismes et favoriser la création. Ainsi le
néo cortex aurait tendance à favoriser le traitement du nouveau.
Mais alors survient l'humanité et le groupe.
7- Part du groupe humain
Par delà l'enracinement physiologique et neuronal de l'exclusion du marginal, les hommes se constituent en de multiples formes de groupes, famille, clan, cité, association, profession, parti,
etc. Il est de la logique interne propre à tout groupe d'assurer sa conservation (voir Piaget). La tendance à l'exclusion se trouve encore renforcée.
Cette tendance s'explique par la fascination exercée par le formel nécessaire et discursif contre le réel des faits contingents.
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8- Rôle du marginal
Le vilain petit canard joue ici le rôle de catalyseur de l'émergence du nouveau.
On peut faire une analogie avec le rôle de la mutation dans le code génétique, de la bifurcation en théorie du chaos, de la discontinuité dans les systèmes linéaires qui se transforment en SDNL,
de la perturbation qui modifie le système asservi, de la décharge électrique qui rend la lumière cohérente, de la polymérisation qui solidifie la colle originellement liquide, de la crise qui
fait évoluer les systèmes financiers ou sociaux.
Le marginal joue ce rôle au sein d'un groupe humain. L'artiste, le révolté, le mélancolique transgressent l'organisation du groupe, ouvrant la voie au changement.
9- Remarque sur la nature humaine
L'émergence d'une structure d'humanité, elle-même constituée de sphères imbriquées (physique, économique, financière, sociale, politique, philosophique, éthique, etc.) permet de lutter
efficacement contre les déterminismes des sphères sous-jacentes et d'accéder à un niveau humain caractérisé par la liberté, la responsabilité, l'éthique.
Rôle éminent de l'interrogation par la présence de l'autre. (cf. Levinas)
Il y a transvaluation des règles du physiologique en valeurs éthiques.
L'aptitude à « créer » ces valeurs supérieures manifeste une nature humaine en devenir centrée sur la liberté.
10- Explication générale des « crises »
En se gardant des réductions abusives et dangereuses, on peut observer une racine commune à toutes les perturbations citées. On retrouve la même difficulté qui a empêché la compréhension du
mouvement de Aristote à Galilée : une interprétation correcte de la vitesse et de l'accélération par rapport au cosmos grec spatialisé, qualitatif. Une succession de progrès mathématiques,
méthode d'exhaustion, diagramme d'Oresme, méthode des indivisibles puis calcul infinitésimal, ont permis à Newton d'articuler dynamique (champ de gravitation f=m.γ) et cinématique (description du
mouvement x=f(t)).
L'accélération γ = dv/dt doit permettre au mobile en mouvement de rester dans un domaine linéaire. Si la variation de vitesse est très forte ou si le dt devient très petit, on rentre dans des
domaines non linéaires, très instables. On entre dans des régimes chaotiques.
Au niveau de l'individu humain ou des groupes sociaux, on retrouve des phénomènes du même type mais très complexes avec de nombreuses structures imbriquées et des durées beaucoup plus grandes.
Des millisecondes ou des nanosecondes de la physique, on passe à des générations ou à des périodes du « temps long de l'Histoire ».
Les solutions de stabilisation adoptées dans les systèmes simples (un paramètre à réguler), fermés, d'asservissement de moteur : amortissement de la performance, suppression des perturbations
trop rapides, retards, anticipations, etc., ne sont plus que des palliatifs marginaux et insuffisants au niveau humain. Système ouvert, à constante de temps longue, l'homme et les sociétés
évoluent suivant des processus de type évolution culturelle.
11- La liberté humaine
L'homme n'est pas un système déterministe comme la chute des corps en chute, il dispose, au moins à un certain degré de la liberté.
Sa nature d'humanité n'existe qu'en groupe d'individus (de personnes) libres.
La connaissance, dispersée dans les individus du groupe, se manifeste dans une procédure d'évolution culturelle qui consiste à essayer de nouvelles règles, les valider, les accepter et les
transmettre par apprentissage culturel. Les faits nouveaux et l'intervention des marginaux permettent la remise en cause permanente.
Une telle logique ne peut fonctionner sans crises graves, que dans une société régulée par un Etat de droit. Ceci implique un consensus, suffisamment large pour être accepté, autour d'un système
de valeurs recouvrant les autres sphères. On est là face au choix libre, au libre arbitre et certainement pas devant des universaux dogmatiques universels, lesquels conduisent au totalitarisme.
Tout choix postulé mais raisonné d'un système de valeurs inclut un risque, des erreurs, des tâtonnements.
Ceci explique la nécessité des marginaux afin de maintenir le questionnement.
Ainsi fonctionne une logique de la liberté, authentique (voir M. Polanyi et F Hayek).
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12- Conclusion
Le processus articulant des tendances au conformisme profondément inscrites dans la corporéité et la nécessité d'une évolution permise par l'évolution culturelle d'hommes libres, révèle que
l'homme en tant qu'homme n'a pas de nature propre.
Sa vie construit l'essence de l'homme sur la base de la liberté.
"Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition."
Montaigne, Essais, III, chap. 2, Du repentir
Jean-Claude