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Une chanson peut-elle avoir (et comment)
une portée philosophique ?
[ Quelques commentaires sur la discussion ]
Qu'est-ce que la philosophie ?
La philosophie est apparue lorsque les grecs ont compris que les hommes n'étaient pas soumis au « destin », mais que l'univers possédait un minimum de rationalité qu'ils pouvaient utiliser à leur avantage pour mener une vie sage, « la vie bonne », « la vie heureuse ».
Situation française
Les philosophes français mettent l'accent sur la Raison et la connaissance.
D'où la faiblesse attribuée à la chanson pour apporter une quelconque connaissance nouvelle ou pour exprimer une théorie philosophique. L'agir est déduit de l'épistémologie.
Pour les philosophes de la période socratique, la philosophie est d'abord problème de justice au sein de la cité (voir Platon, Apologie de Socrate), d'éthique, un art de vivre. Pierre Hadot parle d'exercices philosophiques. Pour le philosophe Karl Marx (période dite de jeunesse, avant 1848) il s'agit d'une praxis et non d'une connaissance.
Position personnelle
Eminente dignité accordée à la personne humaine, fruit d'une individualisation permanente en réponse au flux des événements de la vie, l'éthique fondant la philosophie.
Victimes de la tentation de transposer le succès des sciences dures vers les sciences humaines, nous accordons trop d'importance à la connaissance, comme source de tous les bienfaits. La perception sensible permet de « voir » le monde et l'intellect permet par le raisonnement discursif, de décrire le monde. La rationalité des processus mentaux laisse entendre que l'on va ainsi aboutir à des « vérités universelles », fondements de l'agir. La pratique montre que ce rationalisme à prétention universaliste aboutit de fait au totalitarisme intellectuel.
La pensée, le concept, la raison requièrent l'universel et le permanent pour fonctionner. Or la vie des personnes est singulière, diverse et mouvante. La notion de personne est plus affaire de valeur que de vérité. La chanson est œuvre humaine.
D'où la nécessité de transformer le monde perçu en un monde de représentations réduit à une mise en relief de ce qui a de la valeur (et non plus seulement vérité). D'où le besoin de ne pas se limiter à des images figées, mais de capter des comportements humains, des gestes. Les gestes peuvent transvaluer les valeurs et permettre la construction de la personne.
Le rationalisme adresse des individus isolés. La vie humaine concerne des personnes en intéraction, en activité.
Emotions, sentiments
Deux niveaux dans notre système nerveux.
1- Le système nerveux reptilien et limbique gère les émotions (réactions physiologiques rapides à des stimuli extérieurs) et les sentiments (sédimentation des émotions sur un plus long terme). Il permet les mécanismes automatiques de réflexes, fuite ou autres et fonde l'origine des valeurs : le plaisir.
2 - Le neo-cortex, plus récent dans l'évolution, siège de la pensée discursive adossée au langage, permet le maniement de concepts, ce qui nécessite après perception, un système de représentation (mise à distance sujet-objet) et abstraction. Le système reptilien, en arrière-plan du neo-cortex, interagit bien sûr avec lui. Il y a articulation entre les jugements de valeur, dont le niveau le plus élémentaire est issu du cerveau émotionnel et le cerveau rationnel.
Chant et société
La plupart des sociétés y compris les plus primitives utilisent le chant, probablement comme instrument de cohésion du groupe.
On ne peut nier l'influence des chanteurs engagés dont les musiques agissent comme symboles des textes associés.
Influence de la chanson ou des chants dans la religion ou la politique.
Place dans l'art
L'art en général, donc la musique et la poésie (chanson), transforme l'intériorité du sujet, modifiant sa perception des choses. L'art s'adresse aux émotions et génère un sentiment susceptible de s'associer à des pensées plus conceptuelles.
Je pense qu'il ne s'agit pas d'une simple association une image artistique/un concept, l'image jouant un rôle d'icône, comme fonction de rappel.
La mémorisation d'une image, d'un son, d'un mot est une construction mentale élémentaire. Le cerveau peut aussi stocker des mouvements, des « gestes », moins conceptuels, moins intellectuels, mais plus proches du flux des événements, de la distension de l'âme, donc de la vie, de la réalité humaine. L'abstraction méprise le geste pour permettre la détermination. La détermination clôture l'individu sur lui-même. (raison => concept => détermination)
L'instantané, la photo, le concept figent, déterminent.
Le geste intériorisé transforme le sujet. Il actualise. Il rend compte des relations.
La photo permet la distance nécessaire à l'objectivation, tandis que le film se vit. Pourquoi donner priorité à l'élément et non au geste comme unité, les éléments temporalisés par la conscience n'étant que le résultat d'une décomposition analytique ? Saint Augustin cherche une explication de la phrase musicale en son entier dans le Traité de la musique. La causalité temporelle que nous croyons nécessaire pour expliquer le mouvement ou la phrase musicale n'est qu'une conséquence de l'habitude profondément ancrée dans notre cerveau et plus particulièrement dans la structure du langage, de « l'erreur de narration » (Nassim Taleb).
C'est peut-être pourquoi, la mise en musique (récitation des tables de multiplication) favorise l'apprentissage. La musique, aussi bien le chant grégorien des églises que les fanfares des régimes totalitaires, créent un climat intérieur, individuel et collectif. Les soviétiques, sevrés de contestation, fredonnaient l'air de Lara du Docteur Jivago, film censé interdit. Les chanteurs n'exercent pas une influence uniquement par un message conceptuel, mais plutôt par les symboles, les icônes, qu'ils manient et peut-être davantage par les sentiments qui touchent l'âme, le cerveau émotionnel.
C'est pourquoi les politiques se méfient des artistes, par ailleurs portés à la contestation. Marxistes et nazis ont opéré une mainmise totale sur l'art.
Les intellectuels méprisent le geste et sont convaincus de la dimension irrésistible des pulsions internes pour expliquer le processus de création. Un doctorant de l'EHESS a présenté une thèse sur l'importance des gestes, des manipulations expérimentales répétées dans la compréhension des lois de l'électrostatique par Faraday. La répétition du geste, de l'air fredonné, s'incarne dans le système nerveux.
Voir neurosciences.
Gilles Châtelet, Les enjeux du mobile
Bergson, Matière et mémoire
La chanson, comme les autres œuvres artistiques, se construit par accumulation de perceptions émotionnelles suivies d'une maturation consciente ou inconsciente, d'où émerge un jour favorable, une création. Phénomène personnel, il a aussi une composante collective qui provoque une trans-individuation collective.
Voir Gilbert Simondon.
Voir Rilke - Les cahiers de Malte Laurids Brigge, page 36, édition de poche (sur l'éclosion d'un vers chez le poète)
Création artistique
La tragédie grecque, à l'époque du « miracle grec », allie la musique et la poésie. Pour Nietzsche, sa naissance a été rendue possible par l'harmonie entre le dionysiaque (musique et poésie) et l'apollinien (raison). Le dionysiaque, état « d'ivresse » interne favorise la perception (pathos) du réel, en mouvement permanent sans causalité, pour créer les formes esthétiques. La chanson, par son climat, joue un rôle identique.
Nietzsche, Naissance de la tragédie grecque
Paul Audi, Supériorité de l'éthique (sur l'esthétique et « l'ivresse »)
Conclusion
C'est l'audition en 1968 du poème symphonique « Ainsi parla Zarathoustra » de Richard Strauss qui m'a donné envie de lire l'œuvre de Nietzsche.
(Ouverture du film : 2001, l'Odyssée de l'espace)
Jean-Claude
Lecture
François Cheng - Cinq méditations sur la beauté